Zone de Texte: LES GISANTS DES DAMES DE
BRUYERES-le-CHATEL
Zone de Texte: 	Un jour en 1998, alors qu’à la demande de la municipalité je pilotais une envoyée de la DRAC chargée de recenser les sites, maisons, monuments du village non classés aux Monuments Historiques, mais présentant un intérêt quelconque, soit par leur ancienneté, leur aspect ou toute autre particularité, je fis une découverte troublante. Dans le petit oratoire que l’on peut encore voir en entrant dans le village et qui se trouve à l’emplacement où était jadis le château de Morionville maintenant occupé par VItakraft, de chaque côté de l’autel, deux gisants de pierre reposaient là, depuis au moins deux siècles, sans que quiconque s’en soit soucié.
	Un gisant est une sculpture funéraire représentant un personnage couché, le nom venant en fait du participe présent du verbe gésir signifiant être couché, étendu (généralement malade ou mort). Cependant au 12ème siècle, les gisants les plus anciens représentaient parfois les personnages debout comme en  témoigne la manière dont tombe le plissé des vêtements. A cette même époque d’autres étaient représentés couchés mais vivants. Finalement, un peu plus tard, un gisant figurera quelqu’un de mort et dans une attitude pieuse, joignant les mains comme pour prier ou lisant un livre saint, on le nommera également le « transi ». Les plus anciens datent du 11ème siècle. Mis à part la cathédrale de Saint Denis, nécropole des rois de France et muséum d’architecture funéraire, il en subsiste dans certaines églises, basiliques, voire dans des cimetières, certains datant  même du 18ème siècle. 
LA DECOUVERTE  :
	Mais revenons aux deux gisants de Bruyères-le-Châtel et à l’étonnement ressenti lors de leur découverte dans un lieu qui, indubitablement, n’était pas celui où ils furent placés originellement. Pour ma part, je fis rapidement un rapprochement grâce en partie aux divers documents en ma possession et aux connaissances acquises par le dépouillement des archives du château. En toute logique, il ne pouvait s’agir que de Marguerite de Bruyères, dame des Bordes et dernière descendante des premiers seigneurs de Bruyères connus, ainsi que de sa belle-fille, Jacqueline de Beauvais.
	Pourquoi cette conviction ? Parce que l’étude des divers documents d’archives m’a révélé l’histoire de Marguerite de Bruyères et que la confrontation de ces textes tendait vers la même affirmation, à savoir :
Que trois gisants avant la Révolution étaient bien dans la chapelle Notre Dame de l’église Saint Didier, dite chapelle seigneuriale : deux femmes et un  chevalier (dont il sera parlé par la suite),
Qu’aucune autre statue répondant à la description de celles retrouvées en 1998 n’avait été signalée avant la Révolution,
Que ces gisants avaient été ôtés de l’église à la Révolution et avaient disparu par la suite, sans que quiconque ne l’ait mentionné.
	Cette découverte fort heureusement ne passant pas inaperçue, les statues furent rapatriées en 2004 dans l’église qu’elles n’auraient jamais du quitter sans les turbulences de l’époque révolutionnaires, reconnues comme un témoignage du passé et restaurées par les soins des Monuments Historiques où elles furent inscrites à l’inventaire supplémentaire de cet organisme.
LES ELEMENTS TENDANT A CONFIRMER L’IDENTITE :
	Avant de rappeler la triste histoire de ces deux dames, je pense qu’il est nécessaire de développer une argumentation à l’appui de ma conviction concernant leur identité et de présenter les sources sur lesquelles s’appuie, en partie, cette conviction. Il s’agit du rapport de deux personnages importants faisant autorité dans le domaine historique. A savoir :
L’abbé Jean LEBEUF, historien et érudit, né en 1687, décédé en 1760. il  composa un très grand nombre d’écrits qui lui valurent d’être nommé en 1740 membre de l’Académie des Inscriptions. Son œuvre la plus importante, en 15 volumes est une Histoire de la ville et du diocèse de Paris, qu’il publia en 1754. A cette époque le diocèse de Paris n’avait pas encore été démembré et englobait celui de Versailles, dont Bruyères-le-Châtel faisait partie. Pour ce faire, il visita toutes les églises de ce diocèse, en traça l’historique et fit un inventaire précis de tout ce qu’elles renfermaient. Travail opiniâtre qui le conduisit à une lecture attentive d’un nombre prodigieux de titres, cartulaires, livres et manuscrits entreposés dans les bibliothèques mais aussi dans les châteaux et monastères de la région. L’histoire et la description de l’église Saint Didier sont reportées dans le volume 3 de la réédition de son œuvre en 1893.
Le baron François de GUILHERMY, historien du 19ème  siècle qui a laissé de nombreux ouvrages sur les monuments de France, aussi bien sur le plan historique qu’archéologique. Il est l’auteur de plusieurs volumes sur les Inscriptions de la France du 5ème au 18ème  siècle de l’ancien diocèse de Paris.  Cette œuvre est une aide importante pour l’étude et l’interprétation des inscriptions portées sur un édifice ou un monument afin d’en déterminer la date, l’origine, la destination. Dans le volume 3 de son recueil sur les inscriptions publié en 1877, il a décrit et donné plusieurs indications sur l’église Saint Didier, qui complètent des notes rédigées en 1851 et enregistrées à la Bibliothèque Nationale dans les « Nouvelles Acquisitions françaises 6112 ».
	
	Or, si l’on compare les conclusions des ces deux personnages, dont l’un décrit en détail ce qu’il vit avant la Révolution dans notre église et l’autre, se référant d’ailleurs au premier, ce qu’il constata comme changements et disparitions après la Révolution, on  ne peut, à mon avis, que pencher pour l’hypothèse que ces deux gisants sont bien ceux de Marguerite de Bruyères, dame des Bordes et de sa belle-fille. Voici donc ce que l’abbé Lebeuf mentionnait dans son rapport quant à l’église Saint Didier de Bruyères-le-Châtel :
	« Dans la chapelle du collatéral méridional sont trois statues couchées, celle d’un homme, fort endommagée, et à chacun de ses côtés une femme avec le chien ordinaire sous les pieds. En voici les épitaphes qui sont en  gothique minuscule :

Zone de Texte: Cy gist Dame Madame Marguerite de Bruyères, Dame des Bordes et dudit Bruyères, et femme de feu Messire Guillaume Seigneur des Bordes, jadis Chevalier, qui trépassa l’an 1419. Priez Dieu pour elle.
Cy gist Noble Homme Messire Jehan, Seigneur des Bordes, jadis Chevalier, fils dudit Messire Guillaume des Bordes, qui trépassa l’an 1412. Priez Dieu pour lui.
Cy gist, Noble Dame Madame Jacqueline Chastelline de Beauvais, femme dudit Messire Jehan des Bordes, qui trépassa l’an 1413. Priez Dieu pour elle.
Zone de Texte: 	Outre cette précieuse indication, l’abbé Lebeuf donne le détail de plaques funéraires, de dalles dans le chœur de l’église, et aussi de tombes portant en effigie, c’est-à-dire gravés ou en relief mais non sculptés, différents personnages qui furent parfois aussi seigneurs de Bruyères, ainsi que celle d’un curé de Saint Didier, mais aucun autre gisant n’est mentionné. 
	Après la tourmente révolutionnaire, voici que F. Guilhermy, constatait :
«  La chapelle seigneuriale (chapelle de la Vierge) contenait un grand tombeau sur lequel reposaient les trois statues couchées, sculptées en pierre de Jehan des Bordes, de sa mère et de sa femme. Déjà fort endommagée lorsque l’abbé Lebeuf la décrivit, la statue de Jehan des Bordes a disparu de l’église. Nous avons retrouvé dans un coin du porche en charpente qui précède l’entrée occidentale, les fragments de deux statues de femmes. L’une est réduite à la moitié inférieure ; longue robe ; deux petits chiens jouant sous les pieds. L’autre est rompue en deux morceaux et mutilée ; les yeux et le nez martelés ; les mains brisées ; sous la tête un coussin avec des glands ; long voile de veuve, corsage, surcot, ceinture ornée de pierreries ; jupe descendant sur les pieds auxquels deux chiens servent de support….. La dalle qui recouvrait le tombeau a été portée dans le chœur au bas des marches du sanctuaire ; on n’y peut plus lire sur la bordure qu’une partie de la triple épitaphe qui s’était conservée toute entière jusqu’à l’époque de la destruction du tombeau. »
	Un point peut sembler bizarre dans ces constatations, c’est le fait qu’il mentionne avoir retrouvé des fragments de statues de femmes dont l’une est réduite à la moitié inférieure. Or, les deux statues retrouvées dans l’oratoire sont complètes, cependant l’une d’elle, effectivement, présente une coupure très nette à la moitié du corps. Peut-on supposer que le transfert dans l’oratoire (dont on a tout lieu de croire qu’il a eu lieu à cette époque) s’est effectué en plusieurs étapes et qu’à l’époque de la visite de Gulhermy une partie avait été déplacée ? 
Zone de Texte: DESCRIPTION DES GISANTS
Zone de Texte: 	Ce fut donc en 2004 que les gisants réintégrèrent l’église d’une façon un peu furtive d’ailleurs. Il n’était malheureusement pas possible de les replacer dans la chapelle de la Vierge, lieu où leurs dépouilles doivent encore se trouver, aussi furent-ils installés dans le bas-côté Nord de l’église. Laetitia Cochet, diplômée en restauration d’œuvres d’art fut chargée de la restauration1), travail au demeurant très délicat et minutieux qui a apporté des renseignements quant à la conception de ces statues. Le rapport confirme qu’elles sont à peu près de même dimension à quelques centimètres près et que les vêtements sont identiques, mis à part la disposition des plis. Elles sont vêtues toutes deux d’une cotte, sorte de longue robe, avec un surcot par-dessus, costume qui fut porté pendant presque tout le Moyen Âge et qui largement échancré des hanches aux emmanchures laissait apercevoir la cotte. Chacune d’elles a aussi un pendant d’orfèvrerie en ceinture. Leurs têtes recouvertes d’une guimpe reposent sur un coussin à glands. A leurs pieds deux petits chiens, symboles de fidélité.
	Les gisants, rapporte Laetitia Cochet, sont en pierre calcaire tendre, de grain fin et de couleur grisâtre, les traces de ciseaux de sculpture bien qu’ayant été polies, sont malgré tout visibles. L’un des gisants est originellement constitué de trois blocs, ce qui explique « les fragments » retrouvés et l’autre seulement  de deux dont le joint apparent se situe au dessous des genoux. Il est évident que le mystérieux personnage qui assura leur transport  jusqu’à l’oratoire, a tenté maladroitement une restauration tout en laissant les mutilations causées par les révolutionnaires : visages martelés, mains manquantes jusqu’aux poignets, mais qui apparemment étaient jointes en prière. La pierre présentait avant la restauration certaines altérations  dues certainement à l’humidité qui régnait dans la chapelle. Lors de leur découverte d’ailleurs, les vitres de l’oratoire étaient brisées et les statues recouvertes de poussière, voire de terre et de feuilles mortes.
	Cependant, une révélation insolite eut lieu lors de la restauration. En grattant la pierre qui lui semblait plus tendre à un certain endroit, la restauratrice a découvert une cavité carrée identique sur chaque statue, de deux centimètres et demi environ  de côté et cinq centimètres de profondeur. Ces cavités se trouvent juste à l’emplacement du cœur et étaient remplies d’un produit à base de sable de couleur jaune pâle recouvrant des morceaux d’os. La restauration terminée, ces ossements, à l’exception d’un fragment conservé pour analyse éventuelle, ont été remis en place dans les alvéoles rebouchées, bien que l’emplacement en reste visible. Quelle interprétation donner à cette découverte ? On a supposé, peut-être à tort, que ces cavités ne pouvaient  avoir été pratiquées que postérieurement à la mutilation des mains, lesquelles à l’origine étaient sculptées dans la masse. En faisant une étude plus approfondie sur certains gisants de cette époque, à l’aide de photos également, il est apparu que bien que sculptées dans la masse, ces mains pouvaient très bien  ne pas être jointes à l’emplacement du cœur et par conséquent, ne pas recouvrir la cavité. En se référant à ces photos plusieurs positions  peuvent être envisagées par rapport à celle des avant-bras :
Dressées en prière, reposant sur le cœur et pointes dirigées vers le visage,
Croisées l’une sur l’autre à l’emplacement du cœur,
Dressées en prière mais reposant sur les poignets et donc décollées du cœur avec doigts vers le visage,
En prière mais pointes dirigées vers le ciel,
Ou bien, comme le montre cette photo d’un gisant du Christ existant dans la Collégiale Saint Florent à Niederhaslach (Alsace), les mains croisées sur le ventre. Ici, la position des mains laissent voir au-dessus, à la place du cœur, une cavité destinée à déposer des reliques.
	En fait, on peut essayer de déterminer, sans certitude absolue évidemment, par la position des avant-bras quelle était la bonne exposition des mains qu’elles soient sculptées dans la masse ou non. Ces gisants commandés par Marguerite de Bruyères après la perte de ses enfants ont très certainement été confectionnés, tout au moins en partie, de son vivant, et l’on peut déduire que les ossements y furent déposés une fois l’œuvre achevée. Sans quoi qui aurait pu pratiquer cette ouverture et d’où proviendraient ces petits os ? A quel rite, à quelle coutume se serait conformé celui qui prit l’initiative de mettre ses statues dans son oratoire, alors qu’aucun lien de parenté n’existait entre eux ? Jusqu’ici je me suis perdue en conjectures, jusqu’au moment où je vis cette statue du Christ et où j’ai recherché plusieurs photos de gisants, afin de faire des comparaisons  avec ceux qui dorment dans l’église, en me basant principalement sur l’axe des avant-bras.

1 : Blanche de France

2 : Isabelle d’Angoulême

3 : Jehanne de Montijon

4 : Philippe de Morviller

5 : le Christ de Niederhaslach

Zone de Texte: 	En fait, après un examen attentif et prenant moi-même la position des gisants, me référant au coude et à la rangée de boutons de la manche sur le côté de l’avant-bras, j’ai constaté que cette partie du bras ne se modifiait pas ou peu suivant la position des mains. D’autre part, on voit encore nettement la marque de l’endroit où la partie  inférieure des mains reposait   et correspond en fait, à la base des mains jointes (photos ci-dessous). Cette marque très peu large, ne recouvre absolument pas l’emplacement censé être celui du cœur. Or si les mains étaient jointes et les doigts pointés vers le visage, comme le montre la figure 1 ci-dessus, la marque de la meurtrissure serait visible et recouvrirait cet emplacement. Il n’en est rien, celui-ci mis à part la cavité, ne laisse absolument pas voir des traces de coups de marteau indiquant une mutilation (voir photos ci-dessous). En conclusion, j’ai l’intime conviction que ces reliques furent déposées dans une excavation pratiquée lors de la sculpture et déposées une fois l’ œuvre terminée, sans doute après ou au moment de  la mort de Marguerite de Bruyères.
Zone de Texte: 	Cependant, dans la conclusion de son rapport Laetitia Cochet élève quelques objections mettant en cause l’identité des gisants. Ces constatations sont basées principalement sur leur apparence. Examinons succinctement les points de ses observations :
Peu de précisions de l’écrit de l’abbé Lebeuf : La description est courte mais cependant très explicite (statues sur un même socle, l’épitaphe…). Elle trouve troublant, par exemple, que l’auteur utilise le singulier pour désigner par « le chien  ordinaire » les deux chiens couchés que nous voyons aux pieds de chacune des statues. A mon avis et au regard de toutes les autres similitudes, cette tournure de phrase propre à celles utilisées sous l’Ancien Régime, ne revêt pas une importance de nature à douter de l’identité, d’autant plus que Guilhermy parlant sans équivoque des gisants comme étant ceux mentionnés par l’abbé Lebeuf, mentionne bien deux chiens couchés aux pieds des statues.
Les déplacements manifestes des œuvres sur l’ensemble des édifices de la  paroisse : Il est difficile d’interpréter cette constatation pour  émettre un doute lorsqu’on se réfère à la période troublée au cours de laquelle furent déplacées ces statues, tout comme maints autres objets signalés par l’abbé Lebeuf qui ont purement et simplement disparus.
La comparaison stylistique avec d’autres gisants : La restauratrice pencherait pour une datation antérieure au début du 15ème siècle et remontant plutôt au 12ème  ou 13ème siècle. A l’appui de cette assertion, elle présente dans son rapport plusieurs têtes de gisants datant de différents siècles (voir photos ci-dessous) et précise que ces photos n’ont pour seul but qu’alimenter la réflexion du lecteur et ne constituent en rien une recherche aboutie. La seule, à mon avis, qui pourrait montrer quelques similitudes avec une de nos deux dames, est celle de Catherine d’Alençon, décédée en 1462, donc quelques années après Marguerite de Bruyères.

Zone de Texte: LES CONTESTATIONS, LES DOUTES

De gauche à droite 1 :

1 : Plusieurs têtes de gisants sélectionnés par madame Cochet

2 : Catherine d’Alençon (15ème siècle)

3 : Celle que nous appellerons Marguerite de Bruyères.

Ajoutons à cette remarque, que cette dernière décédée en 1419 (tout début du 15ème siècle) a pu vouloir se faire représenter sous l’apparence qu’elle avait avant la tragédie qui la conduisit à prendre ses dispositions testamentaires.

Zone de Texte: 	En définitive, madame Cochet émettait l’avis que « des recherches plus poussées devraient être entreprises pour développer les connaissances autour de ces deux sculptures ». J’ajouterai qu’effectivement son point de vue est plus basé sur un plan  artistique qu’historique, mais cette opinion n’engage que moi.
	A la suite de ce rapport, la Commission départementale des Objets mobiliers a émis dernièrement l’hypothèse que la restauration effectuée sur les deux statues de mars à novembre 2007, « soulève certaines interrogations sur la datation réelle de ces œuvres  qui s’avèreraient, après interventions, analyses et découvertes fortuites (ossements, type de sculpture) remonter plutôt au 12ème siècle ». Néanmoins ce même rapport précise que ces éléments restent à confirmer →ou infirmer par des recherches plus approfondies dans les sources d’archives. Evidemment, si les gisants étaient du 12ème siècle, il ne pourrait s’agir de Marguerite de Bruyère et de sa belle-fille. Cependant il existe d’autres preuves tendant à prouver le contraire et c’est ce que nous allons  aborder à présent.
1—Laetitia Cochet a fermé son atelier de restauration, sa vie professionnelle s’orientant vers une autre direction